Nous vivons une époque où l’on prône à nouveau, parmi les valeurs importantes, celles de l’humanisme. Curieusement, dans nos milieux évangéliques des années soixante, certains de nos maîtres nous apprenaient à nous en méfier. Que diraient-ils aujourd’hui des développements du transhumanisme ? Posons quelques repères sur ces notions.

Humanisme

L’humanisme désigne deux réalités principales. D’un côté, une ligne de pensée qui prend pour fin la personne humaine en mettant ses valeurs au-dessus des autres. De l’autre, une donnée historique, un mouvement intellectuel de la Renaissance en Europe caractérisé par la mise en valeur de l’être humain et en particulier de la dignité de son esprit. Cette valorisation puise son inspiration aux sources gréco-latines et sa matière dans la culture classique, littéraire ou scientifique.
La mise en cause de l’humanisme, qui s’exprimait chez nous il y a une cinquantaine d’années, visait surtout sa première définition puisque cette doctrine aboutissait naturellement à un culte de l’homme et à une mise à l’écart de Dieu.
Par contre, pour ce qui est de l’humanisme historique, il nous paraîtrait difficile de ne pas y voir un progrès par rapport à la barbarie, et à l’oubli des productions de l’esprit humain tout au long de l’histoire.

Transhumanisme

Pour présenter le transhumanisme, un exemple nous semble utile. Dans un véhicule spatial, non seulement l’ensemble des instruments de navigation hypersophistiqués sont nécessaires pour la réussite du vol mais surtout la connexion permanente entre l’astronaute et la machine est indispensable au bon déroulement de la mission et au retour de l’équipage sur terre. En somme, dans cette aventure, c’est comme si l’homme et la machine, intimement reliés et unis, ne faisaient plus qu’un. Ce lien de plus en plus fort entre l’homme et la machine, cette imbrication même qui voit des implants techniques introduits jusque dans le corps humain, tout cela débouche sur la notion de « cyborg » (contraction de cybernetic organism), néologisme désignant un être hybride mi-homme mi-machine.
De la science fiction à une ?daine réalité, nous voyons apparaître en effet ne sorte d’homme nouveau dont les capacités )nt multipliées par les ajouts que lui apportent science et la technique. Le transhumanisme trouve là sa racine.

La science « augmente » l’homme

Les avancées scientifiques et technologiques nt connu un développement vertigineux au cours de ce dernier quart de siècle. Il concerne principalement quatre domaines : les NanotechDlogies (techniques de l’infiniment petit), les Nanotechnologies, l’Informatique et les sciences
la Connaissance. En 2002, aux États-Unis, ne cinquantaine de chercheurs ont établi un rapport (dénommé NBIC selon les initiales des quatre domaines) qui faisait le point des avances sur ces technologies considérées comme les us prometteuses. L’objectif de ce rapport était explicite : améliorer les performances humaines. ?marquons ici que depuis l’invention du levier, à aube de l’histoire humaine, toutes les machines que l’homme a fabriquées ont été faites pour augmenter ses possibilités naturelles. Mais dans l’optique du NBIC, projeté dans un futur sans limite, cet ambitieux programme est gouverné par eux idées : la convergence technologique et la singularité.

La convergence technologique

La première apparaît comme un processus inéluctable. La convergence entre les diverses technologies est déjà bien visible.
Ce sont les progrès dans la miniaturisation des instruments et de leurs performances, les avancées dans l’informatique, entre autres, qui ont conduit aux spectaculaires développements de la médecine.
L’augmentation prodigieuse des capacités de mémoire des ordinateurs a permis, en multipliant leur puissance de calcul, de résoudre des problèmes de plus en plus difficiles dans des temps de plus en plus courts. La robotisation des taches scientifiques, industrielles, économiques, et même quotidiennes n’a cessé de se développer et de gagner de nouveaux domaines. L’accélération de la vitesse à laquelle sont transmises, traitées et diffusées les informations et la possibilité pour chacun de les recevoir sur son « mobile », les communications diversifiées et accessibles à l’infini via Internet, tout cela nous dessine un monde de données innombrables en mouvement accéléré, à la fois passionnant de possibilités nouvelles et inquiétant d’aventures folles.
En effet, dans le développement que nous venons à peine d’esquisser, bien des éléments nous émerveillent. Mais d’autres nous semblent soulever des questions sérieuses. Nous les abordons avec le deuxième principe mis en avant par le transhumanisme : celui de la singularité.

La singularité

Dans le vocabulaire de ce mouvement, la singularité désigne le basculement de l’humanité dans une autre ère. La fortune de ce mot, nous la devons principalement à un personnage qui a joué un rôle important dans les développements de l’intelligence artificielle. Il s’agit de Ray Kurzweil, né en 1948 à New York, qui a inventé, dans les années 1970, un logiciel capable de lire les livres. Il dirige aujourd’hui le Singularity Institute for Artificial Intelligence et enseigne dans la toute nouvelle Singularity University, créée en 2009 en Californie avec l’appui de Google et de la NASA.
« Que faut-il entendre par singularité ? Pour Kurzweil, nous sommes à la veille d’un « saut » technologique tellement décisif — et définitif — que nul ne peut encore le décrire. Tel est le vrai sens du mot. Il nous invite à imaginer un horizon au-delà duquel le futur s’apparente à un trou noir inobservable. Son avènement résultera de la convergence et de l’accélération des nouvelles technologies, mais aussi et surtout des progrès de l’intelligence… L es transformations de l’humanité qui s’en suivront sont imprévisibles… On peut seulement dégager quelques uns des bouleversements attendus… Multiplication des machines intelligentes capables de se reproduire elles-mêmes… enchevêtrement généralisé de l’organique et du machinique, etc. La dernière étape du processus devrait être, selon Kurzweil, celle d’un « éveil » de l’univers entier à la conscience. Dans tous les cas, l’espèce humaine telle que nous la connaissons disparaîtra » (J.C. Guillebaud, La vie vivante Ed. Arènes, p. 126). Là, nous entrons dans un espace à explorer au sein duquel les règles ordinaires de la prospective ne s’appliquent plus. Il faut ici parler de prophétisme et de ceux qui, comme Kurzweil, en sont les hérauts, de technoprophètes.

Les techno-prophètes

Dans ses écrits, Kurzweil revendique pour l’homme la liberté de remodeler sa propre espèce. Il rejette toute sorte de freins, limites et interdictions qui, au nom de la prudence ou de l’éthique, empêcheraient l’homme d’aller plus loin. « Son dernier livre contient une profession de foi enflammée, qui coïncide avec celle du mouvement transhumaniste : « Nous voulons, proclame-t-il, devenir l’origine du futur, changer la vie au sens propre et non plus au sens figuré, créer des espèces nouvelles, adopter des clones humains, sélectionner nos gamètes, sculpter notre corps et nos esprits, apprivoiser nos gênes, dévorer des festins transgéniques, faire don de nos cellules souches, voir les infrarouges, écouter les ultrasons, sentir les phéromones, cultiver nos gênes, remplacer nos neurones, faire l’amour dans l’espace, débattre avec des robots, pratiquer des clonages divers à l’infini, ajouter de nouveaux sens, vivre vingt ans ou deux siècles, habiter la lune, tutoyer les galaxies. » (op. cit. p. 127).
Nous sommes loin de l’humanisme traditionnel, qui est considéré dans ce courant comme une vision fermée et dépassée de notre condition et de notre destinée. Cette vision, nous dit-on, est inspirée par une transcendance fondatrice d’ordre religieux (foi en un Dieu créateur) ou métaphysique qu’il faut rejeter au nom de la science. « Le transhumanisme, observe le philosophe et polytechnicien Jean-Pierre Dupuy (p.121), est typiquement l’idéologie d’un monde sans Dieu. »

Le retour du « meilleur des mondes » ?

Le transhumanisme nous apparaît donc comme une sorte de nouvelle utopie qui « vient combler le décalage existant entre les réalisations techniques dont l’homme s’est montré capable au cours de l’Histoire et l’infirmité meurtrière de son cheminement éthique, moral et politique. » (p. 129). Il professe une totale incrédulité envers la politique et le social, survivances inefficaces de la pensée humaniste, pour s’en remettre à la technique, seule capable de remédier aux mal-
heurs des hommes. Affranchies de toute préoccupation éthique, ses promesses veulent permettre de croire à de nouveaux lendemains qui chantent : « les OGM régleront le problème de la faim dans le monde ; un remodelage neurologique permettra de guérir les hommes de la violence qui les habite ; la vidéosurveillance fera disparaître la délinquance urbaine ; la banalisation de l’utérus artificiel parachèvera la libération des femmes ; le clonage rendra superflues les astreintes de la procréation sexuée, etc. » (pp. 135-136).
Cette soi-disant « amélioration » de l’espèce humaine fera immanquablement naître deux types d’humains : ceux qui auront été « améliorés », les « surhommes » (une minorité), et les autres composés de millions de « sous-hommes ». Il est difficile ici de ne pas évoquer le fameux livre d’AIdous Huxley, Le meilleur des mondes, avec son humanité constituée en cinq castes, depuis les Alpha (élite dirigeante) jusqu’aux Delta et Epsilon (classes inférieures). À quoi il faut ajouter la « Réserve des Sauvages ». Rappelons que ce texte date du début des années trente !

Qu’est-ce que l’homme ?

« L’homme n’est qu’un roseau, le plus faible de la nature, mais c’est un roseau pensant. » (Pascal, Pensées).
Borné dans sa nature, infini dans ses vœux – L’homme est un dieu tombé qui se souvient des cieux. (Lamartine, Méditations poétiques) Beaucoup moins poétique, la définition de l’homme par les trans-humanistes s’énonce ainsi: une concrétion éphémère — et manipulable à loisir — de gènes et de cellules partout présentes dans la réalité organique… Les sentiments et les pensées qui nous habitent — peur, dépression, affection — résultent d’une combinaison changeante de substances comme la sérotonine ou l’ovocytine… Ce que nous appelions jusque-là la conscience, l’esprit ou l’âme ne sont rien de plus qu’une émergence aléatoire et mouvante produite par un réseau de connexions neuronales (p. 120-121)…
C’est bien trop peu pour nous.

Qu’est-ce que l’homme ?

C’est cette créature unique que Dieu a faite à son image. Cette admirable sculpture de glaise, soudain animée par un souffle de vie. Ce duo homme et femme, êtres de parole en dialogue d’admiration, d’amour et de sagesse. Ce couple regardant le monde, nommant les êtres et les choses, et cultivant leur jardin. Ce mammifère bipède capable de se reproduire, de penser le monde et de se penser lui-même. Cet être génial capable d’inventer et de construire des machines, de peindre des tableaux, de raconter son histoire, de chanter ses joies, ses rêves et ses souffrances, de s’organiser socialement, d’apprendre, de grandir, de se dépasser. Cet être enfin, misérable aimé de Dieu, capable de choisir le mal et de le faire, de penser des folies et de les réaliser, de devenir plus inhumain que les animaux, de le reconnaître, de s’en repentir et, saisissant la grâce, de renaître. Voici l’homme.
Albert SOLANAS
Membre du comité de rédaction, pasteur à la retraite, Église baptiste de Nîmes
Le lien fraternel de. 2012

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