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Secte ou in-sectes, |
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S'il est habituel de distinguer I'Église de la secte par leurs divergences doctrinales, la différence principale et principielle se décide en un lieu plus profond encore dans la disposition première â l'égard de la vérité, d'autrui, du monde.
L'Église est autre dans ce monde comme la communauté de la Nouvelle Création, mais elle garde amplitude universelle, elle n'a pour ennemi que le péché. La secte, an contraire, rabat cette altérité en une division au sein du monde elle la durcit donc et la dénature.
On peut s'évertuer à définir la secte sans connotation dévalorisante, le terme reste péjoratif et personne n'accepte volontiers qu'on en use pour sa communauté : la secte, ce sont toujours les autres. Le public se contente souvent du petit nombre et du manque de reconnaissance sociale pour classer une dénomination de ce côté, au point que les journalistes français changent de vocabulaire quand ils parlent de la même dénomination aux Etats-Unis Église au-delà de l'Atlantique, secte en-deçà commente, avec une ironie pascalienne, Alfred KUEN ! Il nous semble urgent de dissiper les équivoques et de clarifier la notion puisque on n'effacera pas la note négative, de construire un concept de secte qui se distingue théologiquement de celui d'Église et n'éloigne pas trop des habitudes du langage.
Les données qu'on recueille remplissent un petit panier. "Secte" ne vient pas, semble-t-il, du latin "couper" (secare) comme on imagine souvent, mais de "suivre" (sequi). Elle est tentante, la première de ces étymologies, car la secte ressemble fréquemment au rameau qui se retranche du tronc et retranche à son tour ses membres indociles mais tel n'est pas le sens original. Il ne faut pas confondre secte et section, voire sectateur et sécateur La secte suit un maître ou une doctrine. Dans l'antiquité gréco-romaine, le mot désigne, par exemple, les écoles philosophiques définies par les dogmes retenus on parlera de la secte des stoïciens (en grec, hairèsis, "choix"). Dans le judaïsme, les grands partis religieux, sadducéen, pharisien, essénien, sont pareillement qualifiés (cf. Ac 5, 17 ; 15, 5 ; 26, 5). Dans ce sens on dit aussi "le christianisme une secte" (Ac 24, 5.14). Cet usage n'a rien d'injurieux.
Le N.T. place sous une lumière moins favorable, cependant, les sous-groupes ou sectes qui, dans l'Église, se distinguent par un choix doctrinal particulier (1 Co 11, 19 ; Ga 5, 20 ; 2 P 2, 1). C'est l'amorce d'un emploi ecclésiastique du terme pour tous les mouvements déviationnistes et/ou contestataires dans le champ de la chrétienté. Les sectes du Moyen Age - marquées tantôt par la résurgence gnostique (les Bogomiles), tantôt, déjà, par une fièvre d'anarchie (les Frères du libre esprit), tantôt par le désir du retour à la simplicité biblique (les Vaudois) - s'en prennent à la lourde et riche superstructure de la chrétienté établie.
Les luttes de la Réforme ont pour enjeux la qualité d'Église. Les protestants se voient dans la vraie Église du Christ, réformée selon la Parole de Dieu et libérée de la captivité babylonienne, face précisément à Babylone (où ne subsistent que les vestiges défigurés de l'Église). Les catholiques ne tardent pas à considérer comme des sectes les Églises des protestants. Quant à ceux-ci, ils mettent d'autant plus de zèle à stigmatiser par ce mot, devenu infamant, les groupes divers situés à leur gauche, qu'on décrit parfois comme la Réforme radicale. Il faut l'évolution "pluralisante", avec la démocratie, les réveils, le libéralisme, pour qu'une distinction s'établisse, on reconnaît d'un côté des "Églises" (plus ou moins pures) de diverses confessions et dénominations et, de l'autre, on classe des sectes avec lesquelles aucune communion n'est envisagée. Les sectes typiques du 19e siècle, comme les Mormons ou les Témoins de Jéhovah, se caractérisent par un emploi de la Bible à la fois littéraliste et illuministe : une instance extérieure (prétendument donnée par Dieu) dicte l'interprétation ; l'eschatologie joue souvent un grand rôle. Récemment on a pu observer l'émergence de nouvelles sectes, souvent avec un apport oriental, comme dans celle de Sun Myung Moon, qui mettent l'accent sur des formes de piété ou d'expérimentation mystique, et savent jouer de la modernité se parant des prestiges de la science et appliquant les techniques commerciales pour "faire" beaucoup d'argent. (Pour les sectes les plus éloignées du christianisme et qui trempent dans l'occultisme, l'anglais utilisera de préférence le mot cults dont nous n'avons pas l'équivalent en français).
La sociologie religieuse a cherché à bâtir un concept de secte. Max WEBER, sur cette question comme sur tant d'autres, a œuvré en pionnier, suivi par son ami Ernest TROELTSCH: La secte est une association volontaire, par contraste avec l'Église, à laquelle on appartient de naissance. Les Églises de professants sont alors exactement des sectes Chacun est sans doute libre de ses définitions, mais on ne redéfinit pas si facilement un terme très péjoratif... D'autre part le contraste Église/secte, selon TROELTSCH, n'est facile à repérer que dans la vieille Europe. Des chercheurs ultérieurs ont privilégié la corrélation avec la contestation sociale, ou la spontanéité de l'expérience initiale, et l'organisation informelle - avec cette pensée que toute secte tend à s'établir, sinon se scléroser, en Église. Mais est-ce bien ce qu'on observe ? Et reste le problème du jugement de valeur pratiquement indissociable de l'emploi du mot "secte".
Nous proposons de dire secte, au moins dans l'aire du christianisme, un groupe religieux fermé qui insiste très fort sur des doctrines et pratiques qui lui sont propres, et qu'il maintient sans dialogue avec les pensées pour lui extérieures. Des précisions sont indispensables pour que cette définition, ce portrait-robot minimum, devienne opératoire. La fermeture de la secte se mesure déjà à la rigueur de son contraste entre le dehors et le dedans en général, seuls ses membres peuvent espérer le salut, ou un plein salut, et les non-membres (avec leurs Églises) sont durement réprouvés ; cette fermeture, bien sûr, n'exclut pas le prosélytisme mais, plutôt, le fouette. Elle s'allie ordinairement à l'existence d'un pouvoir interne dur, hiérarchique ou personnele la secte est gouvernée, la discipline y est stricte, le contrôle du comportement très efficace. L'insistance sur le bien spécifique de la secte, sous ce climat autoritaire, vire presque toujours au légalisme; c'est un trait, à nos yeux, hautement significatif. (Peut-être moins, il est vrai, pour la dernière vague, qui cherche plutôt l'intensité de l'expérience pseudo-mystique et qui glisse de la soumission légale à la dissolution du moi individuel.) La doctrine propre de la secte lui vient ordinairement d'un seul fondateur, prophète, gourou, ou d'un petit groupe ; son influence détermine de façon illuministe le traitement de la Bible, pour autant qu'elle garde une place. C'est un élément important dans la fermeture intellectuelle de la secte, dans l'absence de vrai dialogue. La secte décourage le sens critique de ses membres, quand elle n'emploie pas les techniques du lavage de cerveau, avec le manque de sommeil, la manipulation des groupes, etc. Elle peut citer, dans ses expressions ésotériques, des bribes de grands auteurs, mais seulement à des fins publicitaires, pour paraître respectable. On ne la voit pas se nourrir de la grande tradition chrétienne, on n'imagine pas un de ses chefs passant du temps à méditer saint Augustin, Luther, Pascal. Elle ne s'intéresse pas aux débats d'idées, aux philosophes majeurs du temps, avec l'espoir d'en retirer quelque chose. Ces éléments se renforcent mutuellement, tandis que jouent des mécanismes sociologiques et psychologiques (régressifs) que nous subodorons sans pouvoir les étudier. Plus ils sont nets, plus il y a lieu de parler de secte ; à un degré plus faible, on peut enregistrer des cas-limites entre Église et secte.
Quelques-uns des traits sectaires semblent affecter l'Église du N.T. le sens aigu de la différence entre le dehors et le dedans (1 Co 5, 12); la condamnation d'un présent siècle mauvais ; l'insistance sur une doctrine aux contours nettement dessinés et requérant l'obéissance, malgré son étrangeté scandaleuse pour les intellectuels de l'époque, tant juifs que grecs (Rm 6, 17 I Go 1, l8ss.) ; l'exercice de l'autorité et de la discipline. A bien regarder ces traits mêmes, cependant, on discerne des différences. La coupure entre les élus et les autres ne peut être niée, certes, mais est connue de Dieu seul (2 Tm 2, 19), ce qui relativise tout jugement humain ; il est possible pour un chrétien d'être, en sa conduite, pire qu'un incroyant (1 Tm 5, 8) en toute nation, celui qui craint Dieu et qui pratique la justice lui est agréable (Ac 10, 35), et Jésus prévient le fanatisme d'exclusion Celui qui n'est pas contre vous est pour vous (Lc 9, 50). Le présent siècle est mauvais, le monde gît dans le Malin - (1 Jn 5,19), mais le monde comme création de Dieu demeure l'objet de son amour et le théâtre de sa générosité providentielle, pour les méchants et pour les bons (Mt 5, 45 ; Ac 14, 17). La doctrine forme un ensemble structuré qui règle vie et pensée, mais on y distingue les degrés d'importance comme il n'est pas habituel dans les sectes Paul lui-même est prêt à tolérer le désaccord avec lui, l'Apôtre, sur certains points (Ph 3, 15). Malgré son caractère unique, une fois pour toutes, l'autorité apostolique s'exerce avec souplesse (Ac 6, 3) et l'opposition que Paul a dû affronter dans tant d'Églises, qu'il avait pourtant fondées, montrent que les choses ne se passaient pas comme on le verrait dans une secte (cf. encore 2 Co 1, 24).
A d'autres égards, ce sont les contrastes qui frappent. On ne sent rien, dans le N.T., de l'isolement étouffant de la secte. Le sens critique, mais c'est l'Apôtre qui l'éveille (1 Co 10, 15) ! L'illuminisme n'a pas droit de cité et ce sont les arguments objectifs tirés des Ecritures qui démontrent les thèses de Jésus et des disciples ; les Béréens vérificateurs sont un exemple (Ac 17, 11). L'ouverture, non seulement à l'héritage de l'A.T. et à certaines traditions juives (sapientiale en particulier), mais aux apports des pensées païennes, est manifeste. Paul ne se contente pas de citer les stoïciens sur l'Aréopage, il ré-utilise souvent leurs thèmes et leurs formules ; Jean leur reprend le Logos ; l'auteur aux Hébreux révèle sa familiarité avec le platonisme alexandrin du siècle. Il y a dialogue, original, vivant, et le christianisme s'avance comme réponse aux questions les plus profondes de la culture. La diversité des apôtres fondateurs, qui disent le même Evangile dans des langages divers, à l'aide d'appareils conceptuels différents, contraste aussi avec la secte monochrome.
La secte peut se faire illusion et s'imaginer qu'elle ressemble à l'Église du N.T. En réalité, un abîme qualitatif les sépare. L'Église est autre dans ce monde comme la communauté de la Nouvelle Création, l'humanité recréée du Nouvel Adam ainsi elle garde amplitude universelle, elle n'a pour ennemi que le péché et rien d'humain en soi ne lui est étranger. La secte rabat cette altérité en une division au sein du monde elle la durcit donc et la dénature. Seule l'appartenance a Jésus-Christ, dont il n'est pas de succédané, peut faire que nous soyons dans le monde sans être du monde en possédant royalement le monde lui-même (Jn 17, 14 ; 1 Co 3, 22 ; cf. Rm. 4,13).
Comme l'Église est dans le monde, elle reste tentée de vivre son altérité de façon sectaire. Nos Églises surmontent-elles cette tentation aussi bien que l'Église des apôtres ? L'ordonnance, pour se guérir ou se prémunir, nous semble être de mieux retrouver le sens de l'héritage et de la communauté, de la continuité comme don, et de prêcher sans se lasser la grâce qui justifie les impies. Elle seule triomphe du légalisme sectaire.
"Je te loue de ce que je ne suis pas comme le reste des hommes" ,
dit le Pharisien (Lc 18, 11).
L'Église vit de la grâce, rien que de la grâce!
Henry BLOCHER
Doyen et professeur de théologie systématique
Fac réflexion n°11, Organe d'information publié par la Faculté Libre de Théologie Evangélique, 85 Avenue de Cherbourg 78740 Vaux sur Seine. Tél. 01.34.74.09.86.
Cet article est reproduit avec l'accord orale de Mme Appéré donné à M. Martinez.
Les luttes de la Réforme ont pour enjeu la qualité dÉglise.