Convertir le langage
Devant une effervescence religieuse qui inquiète les cercles laïques et les grandes Églises appelées à convertir leur langage et leurs méthodes (ce qui a commencé dans le catholicisme avec le Renouveau charismatique, proche des pentecôtistes), la tentation serait de céder à l'affolement, de conclure à l'invasion" des sectes et d'adopter des législations spécifiques et répressives. Des affaires aussi tragiques que le massacre de Waco au Texas ou les suicides collectifs de l'Ordre du temple solaire ou de la secte Heaven's Gate en Californie, ont contraint les Etats à réagir, à multiplier les actions de prévention, de surveillance et d'éducation. Mais les experts universitaires réunis à Turin ne cessent aussi d'alerter l'opinion sur les risques, au regard des libertés publiques, de l'actuelle psychose anti-sectes.
Dans des rapports officiels, la France et la Belgique ont cru bon de publier des listes où, à côté de groupes sataniques ou de sectes effectivement dangereuses (comme le Mandarom ou les Enfants de Dieu, devenus La Famille), figurent des groupes ésotériques traditionnels et inoffensifs (comme les Rose-Croix d'or) ou des communautés en lien avec des évêques (comme l'Office culturel de Cluny).
Depuis la publication de ces listes - établies à partir de seuls renseignements policiers ou d'enquêtes menées par les associations de défense - des exclusions visent des associations interdites de salles de réunion, des enseignants ou des médecins montrés du doigt. Aucun débat n'est actuellement plus possible entre les universitaires et avocats spécialistes des minorités religieuses et ceux qu'Anne Morelli, professeur à l'université libre (laïque) de Bruxelles, vient d'appeler dans un livre "la secte des adversaires des sectes".
Panique morale
Selon Massimo Introvigne, directeur du Centre d'études des nouvelles religions de Turin, on assisterait, à propos des minorités religieuses, à une sorte de "panique morale" fondée sur des amplifications médiatiques, des statistiques fantaisistes, des amalgames ravageurs. Devant l'absence de définitions incontestables, les chercheurs dénoncent comme arbitraire la distinction entre la "religion" - qui serait un espace de libre volonté - et la "secte" (notion très floue à laquelle les Anglo-Saxons préfèrent le mot cult) qui serait un espace d'oppression. Ou l'abus d'expressions aussi imprécises que "lavage du cerveau" ou "manipulation mentale". Ou la limitation des investigations sur les sectes aux seuls ex-adeptes et victimes.
Les rapports de police récemment publiés en Italie, Suisse, Allemagne, de même que le rapport Berger au Parlement européen, ne sont pas tombés dans la facilité qui consiste à produire des listes, au prétexte qu'il vaut mieux prendre le risque de sanctionner des groupes inoffensifs que de laisser filer des mouvements aussi pervers que l'Ordre du temple solaire. L'équité exige, en effet, de ne plus mettre dans le même sac des groupes que tout oppose et de préférer, comme l'a fait la Suisse avec la Scientologie, des examens au cas par cas et aux sources diversifiées.
La crainte de l'amalgame
Les adventistes et les Témoins de Jéhovah se sont particulièrement sentis visés par les propos de Boris Cyrulnik sur les sectes.
Ne pas confondre mouvement religieux minoritaire et secte. Le pasteur des églises adventistes de Toulon et Draguignan estime dangereux de jeter les deux dans le même panier de crabes.
D'autant que ce procédé peut provoquer dans l'inconscient collectif le réflexe tant redouté, de la chasse aux sorcières.
Franck Flick propose donc quatre critères pour définir une secte: à sa tête, un chef spirituel, ou gourou, incontesté. C'est en principe, le fondateur du groupe, ou l'un de ses successeurs, qui exige de ses adeptes, une soumission inconditionnelle. Il peut être même l'objet d'un culte. Ce qu'il dit ou écrit a force de loi.
Second point commun: un enseignement déséquilibré. Il insiste plus sur les aspects secondaires, étrangers souvent à la foi chrétienne, que sur l'essentiel du message évangélique.
Troisième caractéristique: la doctrine, l'enseignement de la secte sont les seuls vrais. Le groupe sait tout ce que les autres ne savent pas. La malédiction, la damnation éternelle pèsent sur ceux qui, d'aventure, quitteraient la secte.
Dernière remarque: elles font preuve d'un prosélytisme agressif, souvent irrespectueux.
Franck Flick tient à dissocier tout lien entre le drame de Waco et l'église chrétienne adventiste du 7ème jour. Même si dans son sein, elle compte des fidèles à l'esprit sectaire, reconnaît le pasteur, elle a le droit d'être connue et reconnue pour ce qu'elle est: une église mondialement présente qui veut vivre sa foi en Christ dans le profond respect de tous les humains, ses frères.