Cette scientologie qui fait peur

La scientologie : une église ou une secte ?

Le débat n'est pas nouveau, il va rebondir dès demain à l'occasion d'un retentissant procès devant le tribunal correctionnel de Marseille. En France, un rapport de la commission d'enquête parlementaire, daté du 22 septembre 1995, classe la scientologie au rang de secte ; alors qu'aux Etats-Unis, elle bénéficie du statut d'église.
Pourquoi ? Que se cache-t-il derrière ce terme étrange de scientologie ? C'est précisément aux EtatsUnis que tout a commencé. Par un gros succès en librairie.

Nous sommes en 1950. Lafayette Ron Hubbard, voyageur, aventurier, profondément marqué par le Far-West de son enfance, connaît enfin la notoriété après laquelle il court depuis une vingtaine d'années. Il est âgé de 39 ans lorsque le public américain réserve un accueil inattendu à son bouquin : «La dianétique : la puissance de la pensée sur le corps».

Cette fois, il ne s'agit plus d'un roman de science-fiction, qui était jusque là sa spécialité.

Désormais, Hubbard prétend donner à ses lecteurs les moyens de mettre fin, une fois pour toutes, «à la guerre, à la criminalité et à la démence» sur terre en «s'attaquant aux causes des comportements irrationnels» chez l'homme. Très contesté par les milieux médicaux — particulièrement par les psychiatres pour ses travaux sur les «mystères du mental humain» —, l'inventeur de la dianétique trouve rapidement un public outre-Atlantique.

La dianétique est une somme de recettes — des «technologies», disent les scientologues — sensées avoir réponse à tout : le comportement et l'éducation des enfants, la vie sexuelle du couple, la gestion des entreprises, la justice, les lois, bref tout ce qui peut avoir une influence sur la société.

11 millions d'adeptes

Lafayette Ron Hubbard a donc découvert un filon inépuisable. Dans un discours public, il n'hésite pas à lancer : «Si l'on veut vraiment devenir millionnaire, le moyen consiste à fonder sa propre religion». Sitôt dit, sitôt fait : le voilà qui présente une nouvelle «philosophie religieuse», née de son imagination : c'est la scientologie.

Tant décriée de nos jours en France, cette scientologie offre, selon son fondateur, «bonheur et compétence», mais aussi «des solutions aux problèmes sociaux apparemment insolubles que sont la drogue, le déclin des murs et l'anaphalbétisme».

Ça marche aux Etats-Unis.

La scientologie mettra une vingtaine d'années pour franchir l'Atlantique. Aujourd'hui, avec ses 11-millions d'adeptes dans le monde, elle est l'un des mouvements dont l'audience est la plus large audience sur la planète après l'énorme Sokka Gakkai venu d'Asie (17 millions d'adeptes, dont 6.000 en France).

La scientologie revendique les statuts de religion et d'église. «Nous croyons en une sorte de Réalité suprême, nous avons des pratiques religieuses et une communauté de croyants. Nous possédons aussi nos écrits», avancent les disciples de Hubbard.

Des écrits, les scientologues n'en manquent effectivement pas. Ron Hubbard a rédigé plus de 500.000 pages ! Ses livres font l'objet d'un fructeux commerce auprès des adeptes et des «clients» qui les lisent — ne serait-ce que «pour voir».

Tom Cruise, Nicole Kidman, John Travolta, Chik Corea, etc : les stars à visage découvert

Des aumôniers et des ministres scientologues animent des services et des cérémonies, telles que mariages, baptêmes et rites funéraires. Le dimanche, l'aumônier prononce un sermon, sur un sujet d'actualité le plus souvent.

La scientologie a parfaitement droit de cité aux EtatsUnis, où elle jouit de sérieux avantages fiscaux. Des stars affichent volontiers leur adhésion à la doctrine. Tom Cruise et son épouse Nicole Kidman sont les derniers en date. John Travolta déclare à qui veut l'entendre que le succès est arrivé immédiatement après sa «conversion». Le chanteur Chick Corea, Lisa Marie Presley sont également des scientologues convaincus.

Mais de nombreux pays, dont la France et l'Allemagne, classent la scientologie parmi les sectes les plus dangereuses, et lui refusent fermement ce double statut d'église et de religion à la scientologie (le chercheur Paul Ariès explique par ailleurs quelles sont les raisons avancées par la France).

L'organisation a, semble-t-il, bien surmonté la disparition de son fondateur en 1986. Son successeur, David Miscavige, tient les troupes, aidé par une discipline, un respect de la hiérarchie et des «techniques» auxquels personne ne peut déroger.

Elle «fait passer des lois en France»

Les scientologues ne se cachent pas de «mener des enquêtes» pour «faire triompher la justice, la morale et les libertés publiques» en «obtenant des dommages et intérêts pour les victimes», en faisant «arrêter des criminels». Ils déclarent ouvertement «avoir obtenu des documents confidentiels», ce qui leur a valu des démêlés avec la justice française Les responsables affirment même qu'ils ont réussi à faire «passer des lois en France».

Les pires ennemis des scientologues, ce sont les psychiatres. Ces derniers les accusent «d'abuser les gouvernements depuis longtemps» et de «piller régulièrement les caisses de l'Etat».

Il faut dire que l'organisation est un empire financier et immobilier. Ses immenses et somptueux immeubles ne passent pas inaperçus à Los Angeles, Hollywood, Tokyo, à East Grinstead, en Angleterre, à Copenhague... Le mouvement possède également un luxueux bateau de croisière, le «Freewinds», qui embarque de riches adeptes depuis son port d'attache situé dans les Caraïbes.

Son «Institut mondial des entreprises de scientologies» a des ramifications dans les multi-nationales, où ses adeptes, placés à des postes clef, «appliquent les technologies» de management prônées par Hubbard. En France, son réseau économique n'est pas négligeable avec son agence immobilière, son agence matrimoniale, ses sociétés de conseil en informatique, sa maison d'édition, ses entreprises de communication. Les recettes de la scientologie européenne sont estimées à plus de 300 millions de francs — 60 millions pour ses seules activités en France.

Alain BUISSON La Dépêche