Après-demain, l'Apocalypse

 

Il y a de cela quelques semaines, dans un quartier de Moscou, les autorités ont rebaptisé la ligne de bus 666. Les fidèles, indignés, d'une église située sur le parcours du véhicule, ne supportaient plus de voir surgir quotidiennement cet autocar satanique. 666 : qu'il a fait couler d'encre et suscité de films, ce chiffre du diable, de l'Antéchrist !

Des Bêtes, des Anges, des Agneaux

666, assorti d'une virgule, c'est également le montant, en francs, de l'euro... Constatation anecdotique et sans conséquences apparentes qui incita, en septembre 1993, Gérard Bodson, 56 ans, ancien élève des Sciences Politiques et féru de théologie, à se plonger dans «l'Apocalypse de saint Jean».

Un texte hermétique, déroutant, soixante-sixième livre du Nouveau Testament, peuplé de «Bêtes» cornues, d'«Anges», d'«Agneaux», évoquant un cataclysme ultime, et rédigé semble-t-il, diraient les iconoclastes, par un homme qui aurait abusé d'une substance illicite.

Gérard Bodson a relu cet Apocalypse que l'on traduit par «Révélation» , délaissé par l'Église. Et, durant plus de trois ans, tâtonnant, s'emballant, avec l'appui de scientifiques de nationalités, de confessions et de disciplines diverses - un sémiologue, un informaticien, un théologien, un historien - il l'a analysé. Le produit de cette quête laborieuse étayée par la numérologie : un ouvrage, «Les secrets de l'Apocalypse», promis à un phénoménal succès de librairie ; les Nippons ont acheté les droits, les Britanniques s'apprêtent à faire de même. Un nouveau fatras d'élucubrations destinées à terrifier les esprits crédules ? Le sérieux des scientifiques impliqués dans cette démarche tendrait à infirmer ce jugement hâtif. La fin du monde, ou plus précisément la fin d'un monde, c'est pour après-demain, nous dit Gérard Bodson : le 5 février 2043 à midi très exactement. L'auteur le pressent et nous le confie : «on me traitera d'escroc ou de génie, mais j'assume ce que je fais et mes détracteurs ne pourront pas détruire ma thèse.» Depuis dix-neuf siècles, les exégètes soutiennent avec obstination que cette Apocalypse ne fait que symboliser la lutte opposant l'Église et l'empire romain. Et de citer Jean, verset XIII-18 : «Que l'homme doué d'esprit calcule le chiffre de la Bête, c'est un chiffre d'homme : son chiffre, c'est 666».

Les érudits d'antan s'échinèrent à donner une identité - CésarNéron - à cette «Bête» en s'appuyant sur la numérologie, la «guématria», méthode de codage extrêmement courante à l'époque, chaque lettre de l'alphabet ayant son équivalent chiffré. Mais, insiste Bodson, s'il s'exprimait en grec afin d'atteindre le plus grand nombre, «Jean était Juif, sa culture et ses racines étaient juives» ; il convient donc d'opter pour la numérologie hébraïque.

Hitler, Goebbels

Dès lors, les calculs effectués avec le secours de l'informatique, vaste écheveau démêlé mois après mois, fournirent une tout autre réponse : plus question de César-Néron, ni de Tamerlan ou de Napoléon, la «Bête» a un nom, effrayant entre tous, Hitler.

Pur hasard, «ce pseudonyme de Dieu lorsqu'il veut conserver l'anonymat» ? Nos chercheurs fouillèrent plus avant dans le texte et tout se mit à concorder, à leur grand effroi mêlé d'excitation, hommes, dates, batailles, lieux : fascisme, nuit de cristal, Münich, Juif, Buchenwald, juin 1945, Nuremberg, Hiroshima.

Le «cheval vert» assimilé à la Wehrmacht, Goebbels, le «faux prophète», gnome nuisible, âme damnée du Führer, cette guerre qui ne fut pas ordinaire, ces crimes hitlériens «sans équivalent dans l'Histoire» écrivait Camus, tout était là, dans ces antiques manuscrits codés.

Mais codés par qui ? «Dieu, nous explique Bodson, a donné à Jean cette Révélation et l'évangéliste l'a chiffré à l'intention des hommes à la recherche de la vérité.» «Tout est nombre» assurait Pythagore et tout est code, Jésus lui-même, dans ses paraboles («paroles voilées»), s'exprimait en langage chiffré. Mais Bodson va plus loin, soutenant, il est le premier à le faire, qu'il n'y a pas une «Bête» dans ce récit inspiré mais deux. Deux Bêtes» et deux «Apocalypses» étroitement imbriquées.

Le malheur viendra de la Chine

Quelle autre «Bête» ? Quel autre Führer à venir, déjà présent parmi nous ? Bodson est catégorique, à l'opposé de ces pythies médiatiques qui délivrent périodiquement de fumeux oracles, le malheur viendra de la Chine et de son allié nord-coréen, un effroyable cataclysme éliminant un habitant de la Terre sur deux, le 5 février 2043 à midi. La Chine communiste forte de plus d'un milliard d'hommes et dotée d'un colossal arsenal de mort, la Corée murée dans son idéologie dépassée, il n'y a rien là-dedans, objectivement, de déraisonnable.

La fin du monde ou d'un monde ?

A moins que - et là Gérard Bodson rejette dédaigneusement la pseudo philosophie de toutes ces sectes apocalyptiques qu'il exècre - à moins que cette prophétie ait valeur d'avertissement, que l'humanité, cette «Jérusalem céleste», ne se ressaisisse à temps. Le texte johannique ne serait alors que mise en garde allusive, l'homme, libre, pourrait encore repousser l'inéluctable.

Bodson d'ailleurs, qui admet «ne pas avoir tout déchiffré» du «message d'espoir» de Jean adressé d'abord «au milliard de chrétiens», évoque même une ère de paix à venir dans ce Proche-Orient encore rongé de haines rances. Interprétant à nouveau le texte codé de Jean, il fixe même une date, 2008.

C'est presque demain. Il sera toujours temps alors, si les faits le démentent, de brandir l'ouvrage de Gérard Bodson et de lui lancer : «Mais qu'est-ce que vous avez raconté ?» «Les secrets de l'Apocalypse», par Gérard Badson, Ed. 1, 365 pages, 129 F.

Philippe BRASSART La Dépêche

 


Sectes, Nouvel Age et tolérance religieuse

VÉRITÉ au-delà des Alpes, erreur en deçà ? En France, la Soka Gakkaï - une dissidence religieuse du bouddhisme à l'initiative d'un moine japonais du Xlll° siècle - figure parmi les 172 "sectes" recensées, en 1996, dans le rapport parlementaire Gest-Guyard. Mais en Italie, elle a pignon sur rue et compte 20 000 adhérents, dont le plus populaire est Roberto Baggio, footballeur-vedette de l'lnter Milan.

En Bavière, I'Église de Scientologie est considérée comme l'ennemie numéro un. Mais dans la Suisse voisine, un rapport de l'universitaire Jean-François Mayer, collaborateur du département fédéral de justice et de police, vient de conclure que le danger de la Scientologie ne doit pas être ignoré ni surestimé. Dans un pays encore traumatisé par les premiers massacres de l'Ordre du temple solaire (OTS), en 1994, dans le Valais et le canton de Fribourg, ce rapport conclut: "L'immense majorité des groupes religieux minoritaires ne présentent de danger ni pour leurs membres ni pour l'Etat."

S'il fallait des preuves de la confusion des esprits qui règne à propos des sectes, du Nouvel Age et des groupes religieux qui prolifèrent à l'aube de l'an 2000, on les trouverait rassemblées dans les travaux d'un congrès qui vient de réunir à Turin, à l'initiative du Centre d'études sur les nouvelles religions (Cesnur), deux cents spécialistes américains et européens.

Le religieux irrationnel

Plus personne ne conteste que le modèle de sécularisation pronostiqué, dans les années 60, par les nouveaux prophètes de la "mort de Dieu", a fait faillite. Mais, depuis, le déclin des utopies contestataires, des idéologies séculières, des Églises historiques et la menace de catastrophes nucléaires ou écologiques ont contribué à la montée d'un religieux irrationnel, devenu un fonds de commerce puissant pour les gourous orientaux ou les prédicateurs d'un nouvel ordre biblique.
Cette dissémination de groupes incontrôlés, à prétention religieuse ou psychothérapeutique, n'en est qu'à ses débuts. Elle est accélérée par les migrations de population ou les réseaux de type Internet. Des communautés cherchent de nouveaux repères, comme ces Tamouls qui célèbrent leur culte près du Sacré-cœur de Montmartre dont les formes rondes leur rappellent celles de leurs temples hindous. En Suède, vieux pays luthérien, les temples se vident (11 millions de pratiquants en 1970, 7 en 1997), mais les mormons, les Témoins de Jéhovah, les musulmans, les orthodoxes, les catholiques sont en expansion. Les pays de l'Est font à leur tour l'apprentissage du pluralisme religieux, en dépit de protestations du département d'Etat américain et du Vatican, la Russie orthodoxe a adopté en 1997 une législation restrictive pour les baptistes, les catholiques et autres minorités.
Tous les spécialistes tablent sur une progression des fondamentalismes protestants, hindous, musulmans. Dans certaines régions de France et même du sud de l'ltalie, il n'y a plus de curé catholique, mais débarquent des missions évangéliques: Frères darbystes en Italie, "assemblées de Dieu" en France. Nées dans les quartiers les plus déshérités d'Amérique latine, les Églises pentecôtistes (souvent appelées à tort sectes) devraient compter 400 millions de membres en l'an 2000 dans toutes les mégapoles du tiers-monde. S'émancipant de leur fondamentalisme d'origine, elles créent des sociétés d'études, des universités, et touchent désormais des milieux intellectuels. Le sociologue américain Harvey Cox fait du pentecôtisme la religion du XXle siècle.

 

L'Ordre du temple Solaire
Alors que le tribunal de Fribourg vient de rendre une ordonnance de non-lieu dans l'un des massacres survenus en Suisse, l'information judiciaire ouverte à Grenoble suit son cours. On devrait connaître son issue avant la fin de l'année.

Plus de deux ans et demi après le massacre de seize adeptes de l'Ordre du Temple Solaire (OTS) dans le Vercors, le juge d'instruction Luc Fontaine poursuit toujours ses investigations. Alors que le tribunal cantonal de Fribourg vient de rendre une ordonnance de non-lieu concernant un des premiers massacres de l'O.T.S., commis, en octobre 1994, à Cheiry, en Suisse, la justice grenobloise ne s'est pas encore prononcée sur les suites qu'elle réservera à l'information judiciaire, qu'elle a ouverte le 24 décembre 1995. "Il faudrait être devin pour dire aujourd'hui quelle sera l'issue de ce dossier", indique un magistrat. Le procureur de la République, Xavier Richaud, annonce en tout cas qu'aucune décision n'a pour l'heure été arrêtée par le parquet. Dès la fin de l'instruction, "nous procéderons à une relecture complète des 30 tomes du dossier" indique M. Richaud. On sait que le juge Fontaine attend encore un certain nombre de pièces supplémentaires notamment de la part des autorités helvétiques et canadiennes, avant de "boucler" son information. Selon "toute" vraisemblance, le magistrat devrait transmettre le dossier au parquet d'ici à la fin de l'année, à moins qu'il ne décide de nouvelles investigations. Le juge Fontaine s'est particulièrement investi dans cette enquête. Il a multiplié les auditions, y compris à l'étranger, et les expertises. A la fois pour déterminer de quelle façon les adeptes de la secte avaient péri et, plus largement, pour démonter les mécanismes de l'O.T.S.

Sur le massacre lui-même, les circonstances sont aujourd'hui parfaitement établies et devraient conduire à un non-lieu, du fait du suicide des deux assassins présumés. L'architecte suisse André Friedli et le policier français Jean-Pierre Lardanchet, qui ont exécuté les onze autres adeptes de l'O.T.S. et trois enfants, dans la clairière de Saint-Pierre-de-Chérennes, ont en effet retourné leur arme contre eux, aussitôt après avoir mis le feu aux cadavres, disposés en étoile et arrosés d'essence.

Reste le volet concernant le fonctionnement de la secte. C'est dans ce cadre que sont intervenues les deux mises en examen décidées par le magistrat instructeur. Celle du pharmacien brestois Claude Giron, qui fut membre de l'O.T.S. et qui fournissait en médicaments homéopathiques le Dr Luc Jouret, l'un des deux dirigeants de la secte, devrait très probablement se solder par un non-lieu.

C'est surtout le cas de Michel Tabachnik, mis en examen pour "participation à une association de malfaiteurs", et "recel", le 12 juin 1996, qui pose un dilemme à la justice. Le chef d'orchestre franco-suisse est en effet suspecté d'avoir été un responsable de l'O.T.S.- ce qu'il conteste fermement- et d'en avoir tiré un profit financier- ce qui n'est pas établi.

En tout cas, s'il y a, un jour, un procès du Temple solaire à Grenoble, ce sera celui de Michel Tabachnik. Mais cela reste pour l'heure très hypothétique. Dans son ordonnance, le tribunal de Fribourg a indiqué qu'il n'était pas possible de poursuivre M. Tabachnik, en Suisse, pour recel, car l'O.T.S. ne constituait pas une organisation criminelle, aux termes du code pénal helvétique. Pour alimenter sa réflexion, le procureur de Grenoble va donc "demander communication de cette ordonnance".

L'agence France-Presse citait, un magistrat évoquant "un choix juridique et un choix politique", en soulignant qu'un procès exposant le fonctionnement de la secte aurait aussi une vertu pédagogique.

 

J.Ch.S. Le Dauphiné Libéré 30-08-98